Le téléphone sonne.
C'est rare que je réponde au téléphone lorsque je suis à la maison. Parce que je fais autre chose, je ne l'entend pas, j'ai pas envie de répondre. Ou que sais-je encore.
Et là, j'ai répondu.
Cette voix si familière et pourtant si différente de ce que j'avais pu connaitre.
Ce sentiment de malaise.
Sans rien pouvoir faire pour apaiser la personne au bout du fil.
Impuissance ultime.
Et tout d'un coup, cette phrase qui te propulse dans le passé. Quand t'avais environ 7 ans.
Je me revois dans un parc, avec une autre fille à peine plus âgée que moi.
Je devais avoir sept ans.
Allongée dans l'herbe à plat ventre à ramasser des trèfles à quatre feuilles. Puis comme on en trouvait pas, on enlevait une des trois feuilles, pour mieux couper en deux les restantes et ainsi
faire une brillante illusion.
Les adultes sont parfaits pour ça. Faire croire aux enfants que la supercherie fonctionne.
Et je jouais avec ces trèfles, avec ma nouvelle copine pour l'occasion, comme si tout allait bien.
Je sentais bien au fond de moi que ce n'était pas une situation normale, mais il fallait pas que je sois triste. Donc je jouais. Malgré le dramatique de la situation.
Avec le recul, j'ai toujours un peu le même comportement face à ce qui me dépasse.
Sauf que j'ai arrêté de chercher les trèfles à quatre feuilles. T'façons y parait que si on les cherche on les trouve pas, donc...
Mais revenons un peu en arrière.
"Tu sais, je suis très fatiguée..."
Comme un appel au secours étouffé, que j'ai cru comprendre, que j'ai renoncé d'interpréter. Que je n'ai pas voulu entendre.
La phrase anodine qui te replonge dans le passé, car elle a déjà été prononcée.
Et elle est désormais assimilée à vie à une situation bien particulière.
Et maintenant ?
Ouais, ben je sais pas.
C'est bien joli, t'avais raison Chloé, t'as bien interprété le signe, trois jours trop tard soit.
Tu peux toujours te rassurer de ta merveilleuse perspicacité, mais là, concrètement, tu fais quoi ?
Tu comptes faire quoi ?
Je sais pas.
Je suis perdue. Comme lorsque j'avais sept ans. Mais à sept ans, tu comprends rien. Enfin, si, un peu.
Mais rien n'est jamais bien grave.
Tu as une foi inébranlable quand t'es gamin. Tout le monde va toujours s'en sortir. Surtout si ils sont gentils.
Du coup ça va. Le peu qu'on n'arrive pas à te cacher, tu paniques pas trop.
Le problème c'est que je n'ai malheureusement plus sept ans.
Et j'ai peur.

